Genèse d'une entreprise de l'ESS : Au Local, coopérative de groupement d'achats, mais pas que

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Qu'est-ce qui pousse un futur entrepreneur à se lancer dans une démarche ESS plutôt que de créer une structure capitaliste classique ? Reprenons pour répondre les quatre piliers de l'Économie Sociale et Solidaire : rentabilité pour une autonomie financière ; lucrativité limitée pour faire perdurer la structure en replaçant l'Humain au centre de l'entreprise plutôt que le capital ; la gouvernance démocratique participative ; une finalité sociale et/ou environnementale. Un porteur de projet se sera déjà interrogé sur ses valeurs : son rapport à l'argent et au pouvoir, le sens social qu'il veut donner à son activité, et donc la forme que cette-ci doit prendre pour y répondre. Rencontre avec les co-fondatrices de Au local, qui incarnent cette démarche.

Adeline Anglaret et Ingrid Joubert lancent un projet de groupement d'achats de produits alimentaires depuis le dernier trimestre 2018. Elles sont portées par des valeurs de solidarité et de développement durable, attachées à un quartier où l'une d'elle a grandi et dont elles constatent les lacunes en terme de consommation alternative. C'est tout naturellement qu'elles ont choisi de s'inscrire dans le mouvement de l'Économie Sociale et Solidaire en montant Au local sur un modèle coopératif.

Le projet, ses missions

Le 6 octobre dernier, Adeline Anglaret et Ingrid Joubert ont remporté le prix « Je crée ma boîte » dans le cadre du concours d'idées de création d'activité de Grenoble Alpes Métropole. Au local est né, avec pour vocation de grouper les achats de produits alimentaires d'habitants des quartiers prioritaires Abbaye-Teisseire-Malherbe pour leur rendre accessible une nourriture saine et locale. La mission que se fixe les deux entrepreneuses est double : d'une part pratiquer un prix juste pour tous, de l'autre « donner les clés pour consommer différemment » à une population dont les études* montrent qu'elles subissent plus la malbouffe que les classes plus aisées. Elles multiplient pour ce faire les ateliers de sensibilisation et d'éducation autour de la nourriture. Leur but est de pouvoir vivre de leur activité tout en répondant aux valeurs qu'elles portent et qui contribuent incarner une certaine idée du « bonheur au travail ».

 

Éducation à une consommation saine et locale

Adeline et Ingrid se sont constitué un réseau de 26 producteurs locaux qu'elles sont allées visiter, qui leur permet de proposer une liste de produits frais (fruits et légumes, viande) et produits d'épicerie (légumineuse, pâtes, miel, fromages, boisson, etc.). Elles se sont fixée une limite de 150 km en Grésivaudan, Belledonne, Chartreuse, Trièves, et Nord Isère. Les producteurs retenus pratiquent un mode de culture ou d'élevage « durable », installés en agriculture paysanne, biologique ou raisonnée. Cette diversité permet de proposer des prix et producteurs variés. Ce choix correspond à l'éthique de leur projet pour une consommation durable, saine et responsable.

Avec Au local, les deux entrepreneuses font le lien direct entre les producteurs et les habitants de leur quartier, ce qui leur permet de proposer un « prix juste pour tous » : les producteurs sont rémunérés à leur juste valeur et les clients ont accès à des produits qui ne sont pas passés par une foule d'intermédiaires. Elles se chargent elle-mêmes de la collecte dans les fermes et de la distribution auprès des habitants, pour optimiser au maximum les coûts logistiques. La Maison Des Habitants Teisseire-Malherbe met à leur disposition ses locaux et un frigo. La jeune entreprise se développe puisqu'à partir de février les distributions deviennent bimensuelles, avec le projet à terme de les rendre hebdomadaires.

Le but est de créer une dynamique locale dans laquelle les habitants viennent s'approprier « les clés pour consommer différemment ». Au local fonctionne avec une commande flexible sans minimum d'achat, que chacun puisse participer selon son budget : « Il y a des gens qui veulent s'inscrire dans cette démarche de consommation plus saine et locale, mais n'ont pas des moyens élevés. Ils nous disent que cette semaine, ils peuvent mettre 10€. On voit ensemble ce qui répond le mieux à leurs besoins ». Le reste se joue dans le lien qui est créé avec les habitants et dans les ateliers annexes : les écoliers viennent constituer leur goûter à la sortie des classes ; des cuisiniers interviennent pour donner des astuces de cuisine. Adeline et Ingrid veulent mettre en place des interventions dans les écoles, elles sont en lien avec une naturopathe. Au printemps, elles espèrent pouvoir mettre en place des visites dans les fermes partenaires. Leur démarche s'inscrit dans l'éducation populaire et la solidarité au service de la collectivité.

 

À la recherche d'un modèle économique et juridique

Pour se lancer, les jeunes entrepreneuses ont intégré la coopérative d'activités 3Bis. Le Contrat d’Appui au projet d’entreprise (CAPE) signé pour environ un an leur permet de tester leur activité et de bénéficier d'un appui comptable et administratif. Leur but est de générer un revenu suffisant pour créer leur emploi sans dépendre de subventions, puis d'embaucher au moins une personne à mi-temps sur le moyen terme. Elles ont bien sûr mené une étude de marché. Surtout, elles n'hésitent pas à rencontrer d'autres acteurs du secteur, tel Alter Conso, coopérative implantée depuis 10 ans au coeur de Lyon. Elles cherchent les inspirations pour affiner leur propre projet. Ainsi à la différence d'Alter Conso, elles ont choisi de rester sur le modèle de la commande flexible et non pas du panier : cette flexibilité répond mieux à la mission d'éducation populaire qu'elles se sont fixée.

Les deux jeunes femmes espèrent passer en Société coopérative d'intérêt collectif (SCIC) d'ici fin 2019. Ce modèle leur semble le mieux correspondre à leur projet. En effet dans la SCIC il faut au minimum trois parties prenantes, qui ne sont pas forcément des salariés. Elles espèrent donc pouvoir constituer un conseil d'administration avec tous les acteurs de l'entreprise. Elles l'imaginent constitué de quatre collèges : un collège de salariés, un de consommateurs, un de producteurs, et un dernier constitué d'acteurs du territoire issus du tissu associatif local. Le but étant de favoriser les échanges au niveau local et d'être en perpétuelle réflexion sur l'objet et la forme de leur projet, qu'il continue à incarner un intérêt collectif.

 

Il leur reste à convaincre les gens à s'investir. Le projet naît à peine. Il est intéressant d'en suivre la genèse et le fil les interrogations. Certaines ne manqueront pas d'apparaître, notamment sur le type de gouvernance à mettre en place quand elles auront leurs collèges...

 

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*Obépi, Enquête épidémiologique nationale sur le surpoids et l'obésité par le docteur Marie-Aline Charles et le professeur Arnaud Basdevant

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